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INTERVIEW





« Les étiquettes, c'est quand même
mieux
sur les bocaux de confiture »


Editorial Antigone : Nous avons fait parvenir « Beyrouth sur Loire » à la Presse de « gauche ». Vous y êtes également allé de votre côté… Le seul écho qui nous est parvenu est venu de « Rivarol » et d’ « Eléments ». Des publications de droite… et dure.
Pierric Guittaut : Antoine Blondin a écrit : « ils nous font passer pour des écrivains de droite pour faire croire qu'il existe des écrivains de gauche »… D'un point de vue littéraire, je ne vois pas bien ce qui peut permettre de différencier un écrivain de droite d'un écrivain de gauche ? Le style ? Le vocabulaire ? Les personnages ? Si ça finit bien ou si ça finit mal ?
E.A. : Les écrivains de droite sont bien particuliers, non ?
PG. : Oui, sans doute. Encore qu'on pourrait ergoter longtemps sur les différents courants de la pensée dite « de droite », courants pas tous solubles entre eux d'ailleurs… Toujours est-il qu'il faut être un peu tordu pour déduire de la lecture de mon roman que je puisse avoir une quelconque attirance pour le catholicisme réactionnaire ou le fascisme revanchard, pour ne citer que deux exemples opposés. Ce  n'est pas du tout mon optique.
E.A. : Laquelle, alors ?
P.G.
: Comme beaucoup, j'ai lu Hammett et McCoy, Manchette et Fajardie, je me suis intéressé à la dimension sociale prééminente du roman noir. Le problème, c'est que leurs écrits datent tous de plusieurs décennies. En France, il faudrait quand même tourner la page du néo-polar et s'intéresser à la société de 2011, pas celle de 1968... C'est ce que j'ai essayé de faire avec mon roman, en puisant qui plus est dans une expérience personnelle où certains gens de gauche sont mis face à leurs contradictions, leur hypocrisie et leur renoncement. Mais ils ne sont pas les seuls concernés. Le journaliste d' « Eléments » a bien souligné que dans « Beyrouth sur Loire », tout le monde en prenait pour son grade. Mais voilà : la gauche institutionnelle, en dépit de sa prétendue tolérance, de sa prétendue humanité, ne peut pas supporter qu'on puisse montrer qu'il y a aussi des racistes ou des exploiteurs dans ses rangs. Le dire, c'est un crime de lèse-majesté.
Je vous ai envoyé ce manuscrit parce que j'avais lu une de vos interviews sur le Net (chez Claude Le Nocher, je crois) où vous disiez ne pas être intéressé par le roman noir « social bobo » et que vous rêviez d'un roman noir français moderne à la David Goodis. Ce manuscrit n'était sans doute pas « tout à fait » ce que vous attendiez (et à l'époque, je ne connaissais pas encore Goodis) mais je crois que nous nous sommes bien trouvés quand même. Comme vous, je suis un libertaire, très attaché à ma liberté individuelle. Je ne me mêle pas des affaires des autres et je veux qu'on me foute la paix et faire ce que j'ai envie de faire. Bien sûr, comme je suis plutôt un solitaire, plutôt sans illusion sur le genre humain, plutôt opposé à l'égalitarisme et au nivellement par le bas, berrichon et chasseur, on va dire que je suis un libertaire « de droite ».
E.A. : Et vous assumez…
PG. : Oui, totalement ! Même si, entre nous, les étiquettes, c'est quand même mieux sur les bocaux de confiture… Celle-ci ne me dérange pas, je crois d'ailleurs qu'elle est fondée quelque part. Mais il ne faudrait pas que cela insinue « fasciste », parce que c’est juste absurde. Je ne suis ni un raciste, ni un partisan de « l'ordre moral » et des défilés à la con. J'ai essuyé les plâtres de l’Education Nationale et consacré quatre ans de ma vie aux enfants des quartiers, dont les trois-quarts étaient des arabes. Une petite fille m'a appelé une fois « abou », lapsus qui montre bien l'importance qu'on prenait en tant qu'animateur dans leur vie, et le lien affectif qui s'était tissé entre nous… J'ai pris des cours d'arabe littéraire pendant un an… J'ai été pendant cinq ans le principal rédacteur du journal des « Quartiers Nord » qui défendait le « vivre ensemble »… Combien des ces prétendus journalistes de gauche peuvent en dire autant ?
E.A. : Vous ne pensez donc pas que certains jeunes de nos banlieues soient uniquement des « jeunes déstructurés, victimes d'une société sans humanité » ?
P.G. : Mitterrand n’a-t-il pas dit : « il y a des poissons volants mais tous les poissons ne volent pas » ?  Un esprit particulièrement taquin pourrait même remarquer que le fait de montrer dans mon roman que certains « jeunes » de banlieue ne sont pas seulement des « victimes », mais aussi des crapules et des assassins, ça ne fait qu'aller dans le sens de Marx qui écrivait que le lumpenprolétariat des villes n'était que de la canaille, allié objectif de la bourgeoisie et sujet à se « laisser acheter pour des machinations réactionnaires ». Et qu'il n'y ait donc rien à en tirer dans l'optique politique… Illustration flagrante lors des manifs contre le CPE sous Villepin, quand des bandes sont descendues des cités « en déshérence » pour tabasser les jeunes de gauche qui défilaient pour eux. Évidemment, les bobos n'ont jamais lu Marx…
E.A. : On ne comprend toujours pas le silence de la presse de gauche. Tout de même…
P.G. :  C’est un peu inquiétant pour la liberté d’expression… Et j'imagine que ce n'est pas facile à gérer de votre côté, surtout si vous êtes une entreprise d'édition authentiquement de gauche ! En ce qui me concerne, je serais presque satisfait de l'étiquette « de droite », affublée par des autruches qui ne veulent pas voir la réalité en face. Et l'omerta de la presse de gauche sur mon roman, pourtant qualifié de « petit bijou à l’écriture sèche et noire » par la rédaction du magazine « Eléments», me pousse à croire que j'ai peut-être mis le doigt au bon endroit (au moins pour un auteur de roman noir), c'est-à-dire là où c'est le plus glauque, là où ça fait le plus mal. L'enfer social. Ces trois pages d'entretien avec Pascal Eysseric constituent une vraie référence pour mon travail. « Eléments » est une publication pointue et exigeante, lue par des gens qui « comptent » et supervisée par Alain de Benoist qui est un intellectuel reconnu et estimé depuis quarante ans, avec la faveur des plateaux TV, des radios ou d'autres revues. Un tel papier était inespéré il y a un an au moment de préparer la sortie du roman. Il faut en profiter et s'en servir de tremplin pour faire découvrir mon travail à encore plus de journalistes pour le second volet, et essayer d'éveiller l'intérêt de toute la presse, y compris de « gauche » ou « neutre ».  Pour ça, j'ai besoin d'être défendu. Être sûr que ça ne vous dérange pas de m'éditer et de me soutenir. J'ai mis tellement de rage dans l'écriture de « Beyrouth sur Loire » que j'étais convaincu qu'aucun éditeur n'oserait jamais le publier !
E
.A. : … Il y a tout de même des poissons qui volent…
P.G. : Oui… Et vous allez publier en novembre 2011 mon nouveau roman, « Marshal Carpentel »
E.A. : Exact… Aïe, aïe…